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La femme et le pantin

juillet 14, 2010

A propos de ce garçon qui jouait la fille de l’air, en veillant cependant à voler juste au-dessus de sa tête – mode stationnaire, bourdonnement agaçant, incessant – à propos de ce colibri donc, elle disait récemment :

“Bon. Rendons-nous à l’évidence : y a que mon cul qui l’intéresse.
Plus précisément, y a que l’IDEE de mon cul qui l’intéresse.”

Vol stationnaire du colibri de oro, figure dite du "On devrait boire un verre un de ces 4"

La seule idée du cul de la femme, voilà à quoi je ne pus m’empêcher de penser quand je tombai sur ce reportage plutôt esthétique – pour public averti oui, mais jamais vulgaire – consacré aux Real Dolls. Ces poupées haut-de-gamme, plus vraies que nature, offrent bons et loyaux services sexuels de longues années durant aux hommes esseulés, pour peu que ces derniers s’acquittent de la modique somme de 7.000 dollars en espèces sous enveloppe kraft. Mais pour ce prix, les divines créatures sont fabriquées, que dis-je, manufacturées (“Un produit manufacturé est un objet résultant d’une activité humaine sur des matières premières, dans l’objectif de remplir un besoin final de l’homme”), avec une débauche de détails, de soins, voire d’humanité qui fait sourire quand on songe à la nature du dit besoin – qu’il serait plutôt question de vider que de remplir, en l’occurrence (classe).

De quoi se rincer l’oeil réfléchir sur la femme et ses représentations – intarissable sujet pour les longues soirées d’été. Et constater, à ma grande surprise, que ces coquilles de silicone, au crâne décérébré, consentantes ad libitum et soumises jusqu’à l’écoeurement, loin de me reléguer avec elles au rang dégradant d’objet sexuel, savaient mener le bal, et carrément mieux que moi. Au point que je crus bien en voir certaines transcender l’idée de leur propre cul pour prendre vie, l’oeil frisant de contentement et malice devant les égards nourris de leur gothique docteur Frankenstein : une french manucure comme j’aimerais qu’on m’en fasse, et des fesses ripolinées avec amour.

Alors, qui est le pantin de l’histoire, hum ?

Reportage Honey Pie de California is a place

Superficielle (a capite ad calcem)

juin 27, 2010

Got Milk ?

mai 16, 2010

Un dimanche soir, tandis que mon enfant intérieur négociait ferme avec mon adulte casse-couille une dernière rallonge avant d’aller se coucher, je tombai par hasard sur A table avec les politiques, documentaire badin sur France 3 consacré aux rapports de nos élites pensantes dirigeantes avec la bonne bouffe. J’y appris donc que Pompidou aimait les sauces en plats plats en sauce, et que Giscard kiffait grave la soupe aux truffes de Paul Bocuse.

VGE à Bocuse, à propos de la soupe aux truffes : "Comment ça se mange ?" Même moi, j'aurais trouvé. Bonnie Présidente !

Que Mitterand déjà malade suivait les menus d’un diététicien au grand désespoir du chef des cuisines de l’Elysée, ignorant de la situation. Que Juppé avait intégré la confrérie des amateurs d’une tête de veau qu’il abhorre pourtant, puisant ainsi dans cette force de caractère qui signe les grands hommes d’état. Et que si Nicolas Sarkozy était un aliment, il serait “une barre de céréales”. Quote Alain Juppé, toujours. Et je crois même qu’il le disait en ricanant, mais je ne voudrais pas avoir l’air de cafter non plus hein.

Rigueur et Ovolmatine : la France fourbit ses armes contre les attaques spéculatives

Je suivais attentivement, me demandant in petto s’il existait vraiment une nourriture de droite et de gauche, si la France de 2010 jugeait toujours proportionnel le taux de cholestérol d’un homme à sa faculté à tenir les rênes du pays, et si faudrait pas voir à organiser des apéros-banquets-débats Facebook, rapport à l’identité nationale de la bouillabaisse. Mais las ! Même les théories élaborées par les cerveaux les plus sophistiqués finissent par s’écrouler, comme la Grèce face à Super Nanny une agence de notation un peu revêche, quand l’enfant intérieur ramène sa bobine. Et en ce dimanche soir, le mien prît définitivement possession du canapé lorsqu’il fut un instant question de la distribution du verre de lait dans les écoles maternelles et primaires. Une mesure instituée par Mendès-France en 1954, pour lutter contre la dénutrition et l’alcoolisme auprès des enfants (sic) et changer le vin la bière en lait et en eau”.

Mendès, député de l'Eure, aka Oeil de Braise (1934)

La distribution de lait à l’école : voilà mon souvenir le plus ancien, le plus conscient et construit, structuré  même, selon une unité de temps, de lieu et d’action. J’ai trois ans, je suis dans le réfectoire de la maternelle Jacques Decour – la primaire se fera au même endroit, et plus tard s’inscrira alors, indélébile dans ma mémoire, le portrait du jeune résistant dans le hall, au trait noir, droit et sec, façon Bernard Buffet. J’ai trois ans, et il y en a un paquet dans ce cas autour de moi. Nous sommes tous assis, jambes ballantes, autour de grandes tables de cantine en formica, sur lesquelles des dames de service déposent de petites briques de lait. Des Tetrapak, déjà ? Aux alentours de 1977, c’est fort possible, si je m’en réfère à Wikipedia. Je me souviens d’une petite brique carrée, angles parfaits et toucher mat, aux dimensions bien adaptées à mes mains, je me souviens de l’opercule en aluminium en haut à droite, de la petite paille coudée sous plastique, soudée sur une face de l’emballage, au bout judicieusement biseauté. Ploc, fait la paille contre l’opercule. Ensuite, nous partons à la sieste. Et à l’horizontale, j’appréhende un monde nouveau, par les barreaux du lit qui se dressent autour de moi.

Note que je ne suis apparemment pas la première à me poser la question.

Quelle part de véracité, quelle part de broderie au petit point ? La scène est si précise, mais peu importe le decorum, car du goût du lait nature, brut et robuste, gras et charnu en bouche pourtant, de ce goût-là oui je me souviens vraiment. A chaque fois que je porte du lait nature à mes lèvres, c’est une marée blanche qui dévale à grands flots cette autoroute neuronale, la première donc, pour engloutir mon cerveau limbique. Et là, bam, j’ai trois ans. Sans en aimer la saveur outre mesure d’ailleurs, ce qui paradoxalement accentue d’autant ma dérive régressive.

Lait de jouvence

Ce qui me fascine dans cette histoire de caséine, c’est que je suis incapable d’aller plus en arrière. Je rétro-pédale dans ma vie, et j’enchaîne les flash-back avec une inégale réussite, certaines périodes pourtant proches n’évoquant en moi rien de saillant – où étais-je donc en 1998, 1993, 1987, 1982 ? Mais je ne me décourage pas. Je traverse les zones grises, rétro-pédale encore : voilà un été 1980 au camping, un barbecue, un poste grandes ondes, et mon père atterré à l’annonce de la mort prématurée, au même âge que le sien, de Joe Dassin, son chanteur préféré.

Merci Léon. Continuons et retrouvons ma mère en 1978, qui ouvre grand les fenêtres sur la contre-allée de ciment rouge, pour crier au monde “Claude François est mort !” Je m’arrête net, saisie par la nouvelle, sur mon tricycle : je ne serai donc jamais Clodette. OK, pour vous moquer, cliquez ci-dessous maintenant ou taisez-vous à jamais :

Reprenons. Me voici au marché de Villiers s/Marne, et je gambade, cernée de mollets géants. Je me laisse trahir par l’un d’eux, recouvert d’un tweed familier, je m’en empare et me vautre dessus affectueusement. Mais le sourire qui se penche sur moi orne le visage d’un croque-mitaine blond, inconnu au bataillon. Soudain consciente de ma méprise, je hurle d’effroi et aussitôt, me sens happée par une force de sens opposé, emportée loin du danger dans les bras vigoureux de mon père – un peu comme la main de ma mère me broyant le poignet, lorsqu’elle me récupéra au milieu de la Nationale 4, un jour que j’étais partie y chercher mon ballon. Le moindre bout d’étoffe en tweed marron me colle encore aujourd’hui des angoisses irraisonnées, tandis que je supporte difficilement la vue d’un gosse circulant du mauvais côté du trottoir.

Nike Dunk Hi Premium Tweed : scary !

C’est l’époque où nous nous déplaçons en Peugeot 305 vert métallisé, je me souviens de l’odeur de l’habitacle neuf au sortir de la concession, de la sellerie en bouclette maronnasse, de ces poignées de portière délicieusement seventies, de la boucle orange des ceintures de sécurité. Clic, fait la ceinture de sécurité, et en avant vers le sud, avec une seule et même cassette jouée en auto-reverse pour les 2000 km de trajet, une compilation à qualifier de thématique : Avril au Portugal, Line Renaud – Portugal, Georges Moustaki – Le Portugais, Joe Dassin… Autant dire que j’en avais rêvé oui, puis pleuré de joie même, lorsque Sony l’a fait, ce satané walkman.

305 Peugeot : ma mère avait choisi la couleur. Cette classe, quand on arrivait au bled, j'te raconte pas.

Joe Dassin, Claude François, l’inconnu en tweed du marché de Villiers, un barbecue, un tricycle et un ballon, notre fidèle 305, Jacques Decour, un réfectoire, une brique de lait. Et ensuite, plus rien. Nada, niente, nothing, niets, nichts. Le vide absolu, l’amnésie, le black-out. J’essaie pourtant, je me concentre pour sonder ma mémoire, je me dis que je peux bien tenter un petit coup plus arrière, je me représente des méninges, des lobes, des bouts d’encéphale comprimés, dont je suis scrupuleusement les méandres imaginaires. En vain : je ne fais que me heurter à des tours imprenables et des voies sans issue. L’échec n’en demeure pas moins fascinant : ma conscience est donc définitivement scellée à cette brique de lait Mendès, humble et quotidienne, scellée comme la petite paille sur sa façade. Got Milk ?

La géniale campagne US "Got Milk ?" en cours depuis 1993

Beautiful People

avril 25, 2010

Voici le pavé qui m’a accompagnée une semaine durant. 601 pages écornées, à la reliure noircie, à force d’être trimballées dans le gouffre de ma besace, pour en avaler une lampée quand les minutes s’y prêtaient. Je suis de celles qui, en possession d’un livre neuf, en caresse affectueusement la couverture en lui chuchotant mille promesses de bons traitements pour l’éternité – je parle aux livres, oui, et je leur raconte des foutaises, aussi. Et je suis de celles qui ont l’amour vache : là où un Saint-Laurent Mauvais Garçon plutôt creux a très bien survécu à ma lecture, ce bon vieux rustaud de Folio a carrément douillé sous l’assaut, malgré un propos semblable.

Pour écrire Beautiful People, Alicia Drake a eu l’intelligence de l’angle : celui de décrire par le menu une fresque de mode et de couture courant sur quatre décennies, à travers le prisme de la rivalité acharnée entre leurs plus dignes hérauts. A ma droite, Yves Saint-Laurent, couturier prise de tête torturé devant l’Eternel, embaumé de son vivant et avec son assentiment par un Pierre Bergé bouledogue gardien du temple. A ma gauche, Karl Lagerfeld, vampire à catogan et bourreau de travail, qui laissera derrière lui le sillage de ce control freak à la répartie cinglante dont raffolent les plateaux TV, à défaut de sa propre marque – au sens figuré comme propre d’ailleurs, car KL ne connaîtra que tardivement la gloire sur l’héritage d’une autre, lorsqu’il reprendra la direction artistique de la maison Chanel, là où ses griffes éponymes enchaînèrent les gamelles. Le maniaco-dépressif vs le psycho-rigide, pour résumer hein.

YSL perdu dans son monde, et visiblement content d'y être, et son compagnon-financier-nounou-bodyguard-tortionnaire Bergé qui peut te coller une beigne à tout moment.

Une histoire de destins croisés donc : les deux, à peine sortis de l’adolescence, sont récompensés au même concours du Secrétariat international de la laine 1954 (<- ici, vidéo marrante des deux minots) et ne cesseront plus de se faire la course – c’est bon, j’ai définitivement perdu les deux derniers lecteurs hommes qui ont traîné leurs guêtres jusqu’ici. Mes adorés, vous avez cependant tort, parce que déjà les guêtres sur un mollet poilu ça peut être joli, et aussi parce que sous les fanfreluches, entre une robe Mondrian et une fourrure Fendi, défilent des pans entiers de notre histoire moderne, comme autant d’actes et de tableaux : un après-guerre empesé comme le tailleur dadame New Look de Dior, la guerre d’Algérie, un mai 68 vibrionnant, une explosion hippie, la noirceur punk, l’émancipation gay en cuir et chaînes, les soirées felliniennes au Palace, la drogue, les overdoses, les suicides, l’apparition du SIDA, la décadence, la vraie, la gauche au pouvoir en 81, la globalisation économique… Sous les chiffons, un vertige du XXème siècle.

La robe Mondrian - Haute couture YSL, automne-hiver 1965 / 1966

C’est aussi une galerie de personnages, finement décrite, dans leur substance, leurs inter-relations et leurs rapports aux époques. Saint-Laurent et Lagerfeld donc, Bergé évidemment, mais aussi une clique d’artistes, d’héritiers, de wannabe’s, et des égéries de toutes sortes – belle réflexion sur le statut de muse d’ailleurs, et si certaines me font l’honneur de leur présence ici, “être” ne constitue pas un métier, trouvez-vous vite un job, les muses, et un vrai… En vrac : Buffet, Warhol, Helmut Newton, Guy Bourdin, David Hockney, Barthes, Marie-Hélène Rochas, Paloma Picasso, Andrée Putman, Bianca Jagger, Jerry Hall, Mick Jagger, Talitha Getty, ancêtre du hippie-chic, vaporeuse et stone à Marrakech, Betty Catroux blonde fatale et androgyne, Loulou de la Falaise aristo bohême, Fabrice Emaer patron du Palace qui perdit sa clientèle quand il apporta son soutien à Mitterand, sonnant le glas d’un mélange des genres et des classes sociales finalement utopique… et surtout Jacques de Bascher, peu connu du grand public, mais qui au fil de la lecture s’impose comme une figure-clé du récit de Drake.

Saint-Laurent, entouré de Betty Catroux (ah cette saharienne lacée !) et Loulou de la Falaise. 1969

Talitha Getty à Marrakech : où l'on voit bien que Nicole Richie n'a rien inventé

Jacques de Bascher par David Hockney (1973)

Jacques de Bascher de Beaumarchais, in extenso, petite noblesse frustrée qui se colle une deuxième particule comme il lisserait sa moustache taillée façon Proust, dandy vénéneux qui s’habille en frac pour acheter sa baguette et prend l’hélicoptère pour aller déjeuner avec la princesse de Liechstenstein, ange noir qui flirte avec le vice, les hommes, le satanisme et l’extrême-droite, organise des soirées “Moratoire Noir” ambiance fist-fucking – les enfants sont couchés ? – sur les deniers et avec le consentement tacite de son compagnon KL, comme à la faveur d’un pacte faustien.

Jacques de Bascher et Karl Lagerfeld

Jacques de Bascher, pauvre pauvre petit garçon triste, manipulateur et manipulé, qui n’exista qu’à travers le regard de ses Pygmalion, à défaut d’avoir capté celui du père. Jacques de Bascher qui cristallisa – école stendhalienne – le désir de l’allemand, mais fut aussi le One-itis – école french touch seduction – du français, au point d’en provoquer l’exaspération ultime d’un Bergé pourtant patient et sceller leur séparation de corps. Jacques de Bascher qui mourut des suites du SIDA en 1989, symbole désolé de cette génération 70s’ plus qu’hédoniste qui se réveilla au crépuscule de la décennie suivante, avec gueule de bois, illusions perdues et morts en pagaille, fauchés par un mal cruellement revêtu des atours de la punition divine. Après le disco, l’heure fut au requiem.

Diane de Beauvau Craon et Jacques de Bascher, bal de l’Opéra de Paris, 1980.

“Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo. Il avait un chic absolu. Il s’habillait comme personne, avant tout le monde. C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies effroyables. Ce n’est pas ma faute si Yves est tombé amoureux de lui !” Karl Lagerfeld, 2008.

La devanture du Palace, le Studio 54 parisien

2010. Saint-Laurent est mort depuis deux ans et son oeuvre célébrée dans une rétrospective au Petit Palais. Karl Lagerfeld, désormais seul dans la course, est devenu un monstre du marketing moderne. Directeur artistique de Chanel, Fendi et de lignes à son nom, personnage de jeu vidéo pour GTA 4, designer de collections pour H&M et de bouteilles de Coca Light, image de la Sécurité Routière, pygmalion de jeunes éphèbes au sang frais.

DJ Karl dans Gran Theft Auto 4

DJ Karl dans Gran Theft Auto 4. Quel ennui.

Coco Rocha et Jean-Baptise Giabiconi par Karl pour Coca Light. Quel ennui.

Moins 40 kg en treize mois. Quel ennui.

Re-Jean-Baptiste Giabiconi par Karl Lagerfeld. Jolies chaussures. Mais quel ennui.

Beautiful People vient de sortir en Folio, c’est le moment de s’y plonger pour tout comprendre. Lors de sa sortie, Lagerfeld tenta de le faire interdire par voie de justice, en vain, puis balança ces piques acérées dont il a le secret pour décrédibiliser l’auteur, la surnommant Drake-ula et la taxant de médiocrité.

«Je ne l’ai pas reçue car j’ai pris mes renseignements chez ses employeurs et il est apparu, pour le dire gentiment, qu’elle n’était pas une journaliste prestigieuse.» Karl Lagerfeld (dans ta face).

Ce n’est pas forcément simple de voir une jeune journaliste détricoter une mythologie consciencieusement brodée au fil du temps. Pas forcément simple de passer pour le Poulidor de la mode, doué, intelligent, rapide, féroce, mais pas forcément génial. Drake le dit très bien : quand les pièces-cultes de YSL viennent évidemment à l’esprit, un smoking, une saharienne, un caban, il demeure mal aisé de définir le style de Lagerfeld.

Le smoking Saint-Laurent, vu par Helmut Newton

Est-ce pour ne pas froisser l’annonceur le roi Karl que l’ouvrage eut finalement peu de retombée presse ?  A la lecture cependant, on ne peut qu’être admiratif du minutieux travail d’enquête d’Alicia Drake, six ans durant, soutenu par 50 pages de notes et de références, de son ton ni juge ni partisan, enveloppé dans un style de bonne facture – plutôt rare dans ce genre d’exercice. Pour clore le sujet, Frieda l’Ecuyère, pareillement déçue par le Saint-Laurent Mauvais Garçon de Marie-Dominique Lelièvre, me disait sur Twitter que les Lettres à Yves de Pierre Bergé valaient également le détour, là où justement elle n’en attendait pas grand chose.

Alicia Drake

Allez, j’attaque maintenant le Gainsbourg de Gilles Verlant, en Livre de Poche. Et ce n’est pas un pavé, c’est une brique. 900 pages ! A l’année prochaine pour la chronique, en somme.

Beautiful People (Saint-Laurent, Lagerfeld : splendeurs et misères de la mode), d’Alicia Drake, traduction Bernard Cohen et Odile Demange, Folio.
Saint-Laurent Mauvais Garçon, de Marie-Dominique Lelièvre, Flammarion.
Lettres à Yves, de Pierre Bergé, Gallimard.

A voir pour aller plus loin, je vous conseille vivement le documentaire Les Années Palace, qui mériteraient à elles seules un autre post.

Le mot magique

mars 31, 2010

Un truc fascinant, quand on blogue, c’est le module d’administration, et plus particulièrement le module de statistiques. Sur  Wordpress, la plate-forme utilisée en cet endroit, le bidule est assez bien conçu. L’interface est valorisante, notamment grâce à ce graphe trônant en majesté sur la page, avec une courbe qu’a une bonne gueule de CAC 40, et plein d’indicateurs qui donnent la sensation d’être une blogueuse de l’influence, comme dirait Bulles d’Infos, même si on culmine à 5 visites / jour. Manquent plus que des jauges aux compteurs, des diodes multicolores qui clignotent, et l’illusion serait parfaite. Une illusion de toute-puissance, comme si je drivais (<- ici, anglicisme délibérément emphatique pour souligner la dramaturgie de mon analogie) une affaire d’importance supérieure, capitale pour la sûreté de l’Etat ou celle des marchés financiers – ce qui de nos jours, dussé-je trahir le secret-défense pour éclabousser de cette intolérable vérité vos pupilles ahuries, se résume quand même à un putain de  kif-kif bourricot. Bref.

Je remonte la pente, mais c'est pas facile tous les jours

Tandis que je me prends pour un rôme Kerviel qui spéculerait dans le secret de son salon sur le cours du silicium en Afrique sub-continentale, les mâchoires tordues par l’enjeu et le regard ivre, comme aspiré par le rétro-éclairage de mon écran, je n’ai de cesse de deviner par quel miracle Google dirige des visiteurs chez Bonnie Parcoeur. Pour ce faire, la liste des mots-clés recherchés sur les moteurs et menant jusqu’à ma planque est évidemment éloquente. C’est ainsi que j’ai découvert que Игги Поп est une chaîne de caractères cyrilliques qui signifie Iggy Pop en russe. Il faut dire que je bénéficie d’une pole-position de folie – en toute modestie – grâce au fameux portrait de l’Iguane par Annie Leibowitz, un phénomène qui rend à mes yeux l’algorithme de Google encore plus insondable et maléfique que le triangle des Bermudes.

Je remets la photo, histoire de bien-bien consolider mon référencement.

Contribue également au succès international de ce blog Nataliya Dobrynska, heptathlonnienne (mot compte double) ukrainienne de son état, dans les talons de laquelle nous trouvons notre sarouel fétiche, pièce d’habillement bouffante, faussement ethnique mais vraiment improbable, qui nous a fait ricaner tout l’hiver avec mes copines blogueuses de l’influence, sans pour autant renoncer à le pourfendre le clavier aux dents, au point d’en créer un groupe Facebook armé consacré à son bannissement de nos cités. Je ne suis pas mal lotie sur la requête “Comment être une femme fatale”, ce qui me conforte dans l’idée que oui, nous vivons vraiment dans une société d’assisté(e)s. Faut tout vous expliquer, bordel, y a pas écrit blog-providence sur la bannière hého ! Bref.

Sarouel-go-home !!

Entre blogueurs de ma connaissance, on compare souvent nos mots-clés, les populaires et les insolites, les rigolos et les pervers. Pervers, ouais, parfaitement. Il faudra bien s’y résoudre, mes agneaux, la nature humaine est ainsi faite : des instincts à qualifier de vils la poussent à porter des sarouels pianoter frénétiquement, crûment, le libellé de fantasmes inassouvis dans le secret d’un salon, les mâchoires tordues par l’enjeu, le regard ivre, comme aspiré par le rétro-éclairage de l’écran, et la braguette ouverte. Nous ne remercierons jamais assez cet étudiant russe – c’est une ode à l’âme slave ici, ce soir – d’avoir porté jusqu’à nous le désormais fameux Chatroulette (je mets pas le lien, ça va pas non), mais cette louable initiative ne saurait finalement drainer et contenter que ceux qui flânent au petit bonheur la chance le nez la queue au vent, sans y voir trop clair dans le magma de leurs pulsions.

Ben alors, tu viens plus aux soirées ??

Poétique certes, mais pas très efficace, niveau marketing one-to-one. Alors qu’avec un bon moteur de recherche, tu tapes exactement ce que tu veux, tes désirs les plus fous-fous, et hop, le service est personnalisé, c’est livré comme chez Rapido Pizza. Alors oui, entre blogueurs, on est solidaires, on se réconforte, on se tient les coudes et on se chuchote les parts d’ombre qui hantent nos modules d’administration, et piteusement avec ça, comme si arrivée chez nous, l’ombre devenait aussi nôtre. Pour paraphraser David Hallyday et Laura Smet au sortir du Cedars Sinaï, dans ce qui demeurera un duo d’anthologie de la variété française contemporaine, on se fait peur / main dans la main, quoi [refrain, ensemble]. Bref.

Un service d'exception qui fait toute la différence

Mais parfois, la vie blogueuse réserve de douces surprises. Ce matin, dans les liens entrants vers mon site, je trouvai cette adresse qui menait vers une page de résultats Voila. Voila ?? Mais quel est donc cet esprit raffiné qui, luttant à sa façon modeste contre l’hégémonie du grand méchant Google, utilise encore un moteur de recherche culte du siècle dernier ? Cette époque perdue où le portail Orange s’appelait encore Wanadoo et où Jean-Marie Messier Maître du Monde posait en chaussettes trouées sur une double-page de Match (introuvable sur Google justement, c’est donc ça le droit à l’oubli !) ? Je cliquai donc avec gourmandise sur le lien et je ne me trompai guère en constatant que le bougre cachait des trésors de délicatesse sous le verbe conjugué au conditionnel, et une volonté presque désespérée de respecter la bienséance, sinon la loi pour la protection des mineurs. Pratiquement un sans-faute. A peine doit-on déplorer l’absence du MOT MAGIQUE, comme disait ma maman.

Parce que tu crois que Bonnie Parcoeur est une fille facile ??

Car le savoir-vivre requiert de façon obligatoire la clôture de la requête par la locution interjective “S’IL VOUS PLAIT”.

Ici donc : “je suis adulte je voudrais voir le sexe d’une femme s’il vous plaît mademoiselle bonnie”. On vous fera grâce des majuscules et de la ponctuation, dont l’usage moderne tolère qu’on s’en affranchisse allègrement dans le cadre d’une recherche web.

Et après, Mademoiselle Bonnie voit ce qu’elle peut faire. Mais selon toute évidence, elle ne sera malheureusement pas en mesure d’accéder à cette touchante demande. Bref.

D’une pierre, deux coups (de soleil)

mars 28, 2010

Dans la série “On n’arrête pas le progrès”, même le dimanche, je ne résiste pas à l’envie de vous présenter une avancée majeure. Une innovation qui me stoppa net dans la rue, de retour du Monoprix, ployant sous le poids de mes provisions, telle une pauvresse aux allumettes d’Andersen, devant la vitrine de ce centre de bronzage qui me promettait sans vergogne plus belle la vie si je voulais bien m’irradier me toaster le gigot dans une grande machine à panini.

Le panini est un sandwich chaud. Le pain est allongé, blanc et porte un bikini jaune. Coupé dans sa longueur, il est garni d'ingrédients variables comme du jambon, du salami et accompagné de fromage et de tomates. Source : Wikipedia

Chacun le sait, le monde moderne va vite et ne pardonne rien. Pour suivre sa marche, il conviendra donc de se lever tôt – c’est quelqu’un qui m’a dit – et d’arborer une plastique saine, couronnée d’un sourire de champion. On applaudira donc sans retenue, voire on lâchera un petit hihihiii suraigu et enthousiaste, à l’évocation de cette technologie américaine deux-en-un qui, comble du paradoxe, permet de se blanchir le râtelier tout en se tannant la couenne. Allez hop hop, nous n’avons déjà que trop parler, et le monde moderne ne vous attendra pas tellement vite il avance, bande de feignasses. Démonstration en trois étapes.

1- Je positionne la gouttière 2- Je fais le panini 15 mn, thermostat 10 3- Je suis trop jouasse

N’en déplaise aux grincheux, le monde moderne regorge de promesses, oui : regarder ensemble vers la même direction, nos visages hâlés à l’UVA de cabine et nos dents taillées comme des Chiclets, tournés vers cet avenir également et forcément radieux, repus, bouffis à la beauté industrielle. Je me demande si c’est pas un coup à se choper un crabe dans les gencives, tout de même.

Je mets pas la marque, faut pas déconner.

Shane Mc Gohan, ça le fait bien marrer en tout cas.

Man on Wire

mars 20, 2010

J’aurais pu, pour titrer ce post, tomber dans une bête métaphore à base d’oiseau, de fil ou de corde raide, mais je trouvais le jeu de mots trop facile et certainement pas à la hauteur de Man on Wire. Car toute la philosophie de ce film se trouve simplement là, gravée dans du cristal de roche, étincelante d’évidence et de poésie : marcher droit devant soi pour ne pas tomber, justement, surtout quand la dite hauteur affleure les 415 mètres.

Man on Wire est le récit haletant du “crime artistique du siècle”, ainsi que fut nommée la performance de Philippe Petit, qui se mit en tête, un jour de folie idéaliste comme les ’70s savaient si bien en produire, de tendre un câble entre les deux tours du Word Trade Center pour y déambuler nonchalamment, comme ça quoi, entre les nuages, finalement parmi son public les moins surpris. Comme ça, quoi. Un pied devant l’autre, sans filet, aidé d’un simple balancier. Mais soutenu en amont par une troupe un peu bohème qui l’accompagna pendant de longs mois, de la préparation minutieuse et clandestine du “Coup” – en français dans le texte - à son exécution magistrale, le 07 août 1974.

“It’s impossible, that’s sure. So let’s start working.”

Le réalisateur John Marsh a eu l’intelligence de saisir et révéler tout le potentiel cinégénique d’une histoire vraie, de celles dont les scénaristes n’oseraient pas rêver : le défi dantesque, le héros hors-normes, les acolytes fidèles et les complices de fortune, le baltringue pas fiable qui tourne à la marijuana, la petite amie aux grands yeux clairs, l’illégalité et la subversion au service de l’art et de l’utopie, les combines de bric et de broc qui sauvent la mise in extremis, un rêve américain et le souvenir des Twins alors triomphantes, la liberté hippie d’une époque révolue, les doutes de chacun sauf Philippe, lui uniquement mû par la foi, une tension allegro et crescendo, rythmée par maints rebondissements, jusqu’au climax tant attendu et redouté, le premier pas de ce chausson de cuir souple sur le câble enfin, 45 mn d’un ballet majestueux et huit allers-retours sur le fil, au nez et à la barbe de flics droits sortis de Shaft, médusés et bouleversés – le tout dans une ambiance commando et un suspense digne d’un Ocean’s Eleven.

"C'est parti, mon kiki" - Crédits photo : JL Blondeau / Polaris

Le film mêle, dans une narration serrée et vivante, des images d’époque au charme Super 8 délicieusement délavé, des entretiens avec les protagonistes principaux – Philippe Petit bien sûr, mais aussi Annie la douce, Jean-Louis le grand ordonnateur à la fois rigoureux, courageux, inquiet et sensible – et des reconstitutions dont le seul défaut serait d’être parfois plus kitsch que des archives pourtant désuètes.

Et le voilà donc Philippe Petit qui, au-delà de l’exploit à proprement parler, s’élève et s’impose comme le héros du film ; il fait bien plus que raconter, de son anglais fluide assaisonné à la gouaille made in France, il mime des saynètes, cabot comme pas deux, s’amuse avec la caméra comme il l’a fait avec son fil ; et il dévore la pellicule, comme il a sans doute dévoré ses petits camarades. Artiste de rue, jongleur, magicien ou pick-pocket, Petit est ce démiurge à boucles rousses, un doux dingue vif-argent, au visage diaphane percé de deux billes ivres, à l’éclat rare sinon inquiétant, et au corps de danseur, animal, délié et musculeux. Il recèle, derrière la panoplie du Peter Pan hyper-actif qui grimpe partout, une détermination et une concentration extra-humaines, une aura qui m’évoque instinctivement celle d’un gourou : irrésistible, mystique, azimuté, dictatorial. A moins que cette métaphore ne m’aide à mieux comprendre l’ascendant, voire la fascination hypnotique que Petit exerça sur des hommes apparemment sains d’esprit, pour qu’ils le suivent dans la démesure et la folie. Métaphore, nous y revenons, mais j’imagine que lorsque les mots me manquent, je ne peux rien faire d’autre que me réfugier dans la vibration des symboles pour appréhender une réalité insaisissable et supérieure.

“Pour moi, ça paraît tellement simple que la vie doit être vécue sur le fil. D’entretenir sa rébellion, de refuser de se conformer aux règles, de refuser son propre succès, de refuser de se répéter, de voir chaque jour, chaque année, chaque idée comme un réel défi. Ainsi, nous vivrons notre vie sur la corde raide.” - Philippe Petit

John Marsh, Simon Chinn, Philippe Petit - 81st Academy Awards

John Marsh, Simon Chinn, Philippe Petit - 81st Academy Awards

Vous l’aurez compris, je vous engage vivement à voir Man on Wire – du nom du délit tel que consigné sur le procès-verbal de la police américaine -, Oscar du meilleur documentaire 2009. L’image de Philippe Petit qui marche, sourit, s’agenouille et s’allonge dans le ciel, la voix d’Annie qui se brise à l’évocation du salut de l’artiste, seul et rayonnant au milieu de son fil, me poursuivront longtemps.

Crédits photo : JL Blondeau / Polaris

Adrien Scissorhands

mars 13, 2010

A l’époque où j’écrivais ici sans m’arracher les cheveux, que j’ai en nombre, sur une pseudo-ligne éditoriale qui devint une obsession telle que je décidai d’arrêter d’écrire tout court – comme ça c’était plus vite fait, j’allais écrire en arrêtant d’écrire, dans la droite ligne d’un nihilisme passif à la Cioran, toute trouvée ma ligne éditoriale – à cette époque où j’écrivais donc, l’un de mes premiers posts fut consacré à mon flamboyante tignasse et à la longue quête de leur aimable dompteur. Quand ce dernier fut trouvé, il fit ainsi l’objet de ce billet entier à sa gloire – n’ayons pas peur des mots, quitte à décréter la vie absurde, autant le faire avec lyrisme, cheveux au vent certes, mais cheveux qui savent admirablement se placer seuls dans la bourrasque, parce que coupés et dégradés par des mains d’argent, j’ai nommé celles d’Adrien.

Introducing Adrien

A cette époque, plus d’un an déjà, Adrien officiait encore dans un salon parisien de renom. Cette époque est désormais révolue et Adrien est parti. C’est pourquoi je sors aujourd’hui de mon mutisme, parce que depuis tout ce temps qu’on ne s’est pas vus, je dois bien vous assurer une chose : jamais je n’ai cessé d’être admirablement coiffée. Et comme je ne suis pas acariâtre, je m’en vais ici vous dire mon secret : Adrien est parti certes, mais je l’ai suivi.

Adrien coiffe maintenant à domicile, pour des tarifs défiant toute concurrence, quand on sait qu’il a longtemps travaillé avec Monsieur Maniatis himself (la frange de Mireille Darc, puis celle de Vanessa Paradis époque Noce Blanche / Manolo Manolete – les filles de 1973 chères à Vincent Delerm savent de quoi je parle – c’est Maniatis). Un véritable artisan de la fibre capillaire, quoi.

Mireille Darc mythique, avec sa frange et sa robe Guy Laroche, dans Le grand blond avec une chaussure noire

Comme j’étais pressée et sur le point de faire une grosse bêtise avec du scotch et des ciseaux mal affûtés, rapport à la frange de berger briard qui me couvrait les yeux – le scotch faisant office ici de niveau à bulles pour garantir l’horizontale - je préférai m’incruster chez lui, dans son petit deux-pièces parisien, plutôt que d’attendre un jour supplémentaire que son agenda bien booké soit compatible avec le quadrant sud-est. Mais il peut évidemment se déplacer chez vous, si vous le préférez – et si vous êtes sur Paris / région parisienne.

Ici, une frange façon briard AW 09/10 - assez différente de celle de Mireille Darc

C’était bien cool, que de s’alléger la tête avec cette coupe de printemps, gentiment et simplement assise au milieu du salon. Adrien m’a fait un thé et filé une clope des petits biscuits au beurre, on a discuté musique, boulot, non-sens de la vie, et j’ai même pu lire un dossier dans VoxPop où il figurait en bonne place, parmi les dignes représentants des fans français des Sparks. Ensuite, il m’a coupé les cheveux à sec, et admirablement vraiment j’insiste, à l’habitude. J’avais pas besoin de miroir pour le savoir, je le sentais c’est tout, comme sans doute ses fidèles clientes qui le suivent depuis des années, de salon en salon, et désormais dans sa condition nouvelle de free-lance.

Bref, je suis de celles qui ont cette chance, avoir le portable d’Adrien dans mon répertoire. A celles que ça intéresse, je peux même le refiler. Zou, un commentaire, et je donne en retour la combinaison gagnante. Elle est pas absurde belle, la vie ?

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