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Portugaloid#04 :: Lady Marcassite

septembre 12, 2010

Oui, chaque année, c’est la même histoire.

Je coche une journée dans mon agenda de vacances, toute dédiée à l’un de mes loisirs favoris : le braquage de bijouterie. Mais gentiment, hein. J’ai mes habitudes : quatre échoppes dans un périmètre de 20 km, dont je défonce la porte, l’air décidé et le sourire aux lèvres, mais sans collant sur la tête. Les propriétaires sourient eux aussi, ils se frottent les mains même ; depuis le temps, je suis connue. Lady Marcassite, de la grande famille des pyrites. Je n’ai plus besoin de verbaliser mes envies : "Montrez-moi vos marcassites. Personne ne vous les achète, de toute façon. Vieillot, ringard, voilà ce que vos clients en disent. Vous me confiez même faire du stock en prévision de mes seules visites. Allez, montrez-les moi maintenant." Et ils s’exécutent, me demandant poliment au passage comment l’année en France s’est passée. Ils disparaissent sous leur étal pour en remonter ces tiroirs étroits, garnis de soie rembourrée sur laquelle flottent les bijoux adorés et me collent sous le nez leurs brillants art déco. Je m’installe, les coudes sur le guichet, le visage dans les mains, plonge le regard dans les marcassites et je soupire. Je soupire parce que je sais que je vais encore tout acheter. Puis je soupire encore, d’aise cette fois-ci, à l’idée d’arborer ces bijoux en argent, délicieusement surannés, devenus ma signature, au prix de la fantaisie industrielle. Et le soir venu, dans le secret de ma chambre de jeune fille, quand j’aligne les écrins sur le couvre-lit, les ouvre précautionneusement et couve des yeux mon butin qui repose, modeste, sur du coton hydrophile, je jubile oui, comme L’Avare kiffant sa cassette.

Je suis une fille à Papa, mais je crois qu’il ne s’en rend pas vraiment compte, le Père. Je fais tout comme lui, je copie impunément. J’achète à son image, je reviens ravie de mes virées et je sautille en lui agitant frénétiquement mes emplettes sous le nez. "Hey regarde P’pa, j’ai acheté les mêmes lunettes que toi". Ben oui, mon père portait des Ray-Ban Pilot avant Lindsay Lohan. Je m’en souviens très bien, la 305 Peugeot, l’autocollant du Sporting Clube sur le pare-brise et les Pilot d’époque, avec le B&L comme Bausch & Lomb gravé sur les verres, d’avant le rachat de Ray-Ban par Luxottica. Il regarde d’un air distrait, – "Mmmmmm" – vérifie que ça fonctionne (quelque soit l’objet, l’important c’est que ça fonctionne) et repart dans son jardin. Mouais. Essayons encore. "Hey regarde P’pa, j’ai acheté la même montre que toi". Il regarde d’un air distrait – "Mmmmmm"- vérifie que ça fonctionne et me dit "Combien t’as payé ça ?" 109 euros, je réponds fièrement. C’est vrai quoi, pour une automatique, c’est une affaire ! "Alors ça ne peut pas être la même que la mienne, qui a coûté 3 fois plus cher", qu’il me balance avant de repartir dans son jardin, vexé comme une débutante qui aurait croisé un ersatz synthétique de sa robe de bal du côté du bar à sangria. Et il a raison, effectivement. Quelques recherches plus tard, je découvre l’histoire des Seiko 5 – et peux rassurer mon père sur la suprématie de sa Seiko Kinetic, tout en remuant allègrement le poignet pour remonter ma jolie Five automatique à mini-prix, hey.

Hum, j’ai aussi acheté une jolie chemise à carreaux, d’un coton frais mais doux comme du pilou, avec des renforts en vichy bleu et un jean brut, en fond de soldes chez Zara – 15 euros chaque. Cet été 2010, je serai donc une cow-girl de crise, incognito sous ses lunettes aviateur, qui agite les mains pour exhiber ses marcassites et remonter sa Seiko 5.

Je dis ça, mais mon père est cool quand même. Quand il me voit m’acharner à la fermeture de mon barda comme une diablesse de cow-girl à marcassites, il m’éjecte de ma chambre pour y prendre ma place. Je reste dehors, collée à la porte par l’angoisse, c’est pire qu’une prise d’otages. Cinq minutes plus tard, le voici qui ressort, triomphe modeste mais triomphe quand même, avec un crâne "c’est bon, ça ferme" – comme qui dirait "ça fonctionne" évidemment – et repart dans son jardin. Entre temps, il aura même réussi à caser dans mon bagage des invités-mystère, soigneusement enveloppés dans du papier alu : du fromage, une miche de pain, des courgettes et des poires – pour la soif peut-être, mais surtout de quoi me préparer un repas frugal le soir même, et me consoler d’avoir atterri 2000 km plus au nord. Bienvenue à Paris – Charles de Gaulle, la température extérieure est de 12°C et le temps est nuageux.

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13 Commentaires leave one →
  1. septembre 13, 2010 9:41  

    quand j’étais gosse, je voulais les mêmes lunettes, pour ressembler à Poncherello. J’ai demandé à ma mère d’en acheter sur le marché, mais comme le vendeur était noir, mon père m’a dit que attends, ça sert à rien d’en acheter alors que j’en ai une paire de pareilles et que je ne les mets plus depuis 1978. Et effectivement, il m’a retrouvé la même paire, exactement. Bon, les carreaux étaient un peu rayés et les branches un peu trop écartées. Alors au début, je marchais avec en regardant en l’air, pour pas qu’elles glissent de mon nez, mais ça faisait con alors j’ai demandé à mon père de resserrer les branches. Il les a tordues, mais bien hein, mon père était du genre manuel à pas plaisanter avec les bouts de fer à tordre.
    Et du coup, j’arborais fièrement des lunettes rayées avec des branches tordues. Sur mon vélo, je pouvais enfin me prendre pour Poncherello, la vérité c’est que j’avais l’air méga con quand même.

    Aujourd’hui que j’ai enfin pu m’en acheter une vraie paire avec des branches pas tordues, je prends soin de pas rayer les carreaux, pour quand mon fils me dira dans 10 ans qu’il aimerait bien ressembler à Jon Baker.

    • septembre 13, 2010 3:23  

      Merci pour ton commentaire, qui m’a vraiment fait rire de bon coeur ! J’adore l’idée de marcher le nez en l’air pour que les lunettes restent en place. Et j’imagine très bien les branches tordues en V. Quoi que tu en dises, je suis sûre que tu avais fière allure ! Et je dois dire que les Ray Ban de mon père sont comme neuves, du haut de leurs 30 ans, comparées aux miennes, dont je mange consciencieusement les branches depuis deux ans.

  2. septembre 13, 2010 10:44  

    Braquage à la portugaise en Ypsilon Momo Design? : )
    Mon père aussi porte des Ray-Ban Aviator, il n’a jamais porté que ça ! Plus que des lunettes, une légende …

    • septembre 15, 2010 5:59  

      Eh non, pas en Momo. Car je ne l’ai pas précisé mais là-bas, je roule évidemment dans la voiture de mon père, avec les lunettes de mon père donc – et la montre ! – pour un effet d’abyme maximum.

  3. septembre 14, 2010 9:07  

    OK tous les pères ont eu les Ray ban Aviator non ? ahahah du moins dans les années 70 (oui j’ai des preuves…).
    Sinon j’adore le détail du coton hydrophile et je m’aperçois encore trop tard que j’ai encore oublié de te passer commande pour la joaillerie… pffffff rendez-moi mes neurones !

    • septembre 15, 2010 6:06  

      Ah toi aussi, ton père portait des Ray-Ban Aviator ???
      Pour les bijoux, j’ai un peu cherché sur le marché français, 3 modèles de marcassites chez Maty, hum hum. Bah sinon, t’as toujours les bijoux d’Adeline Affre. Hahaha.

      • septembre 15, 2010 6:49  

        Oui j’ai de magnifiques photos de mon père en pattes d’éph’ avec ses Aviator :-))
        Pour Marty et Adeline Affre, merci bien ça ira comme ça.

  4. Mélissandre L. permalink
    septembre 14, 2010 10:57  

    j’adore tes textes, je suis particulièrement fan, je repasserai.

  5. septembre 14, 2010 2:19  

    J’adore lire tes aventures, c’est trop bien ! En plus tu me donnes trop envie d’aller au Portugal…
    Les bijoux ont l’air vraiment beaux, et je comprends trop la satisfaction à la Louis de Funès…
    Au plaisir de lire, enfin de dévorer tes histoires :)

    • septembre 15, 2010 6:08  

      Merci Liz. Eh oui, il faut aller au Portugal, je suis une attachée de presse dévouée à la destination :-) Même si l’ambiance me redonne quelquefois envie de fumer, hum.

  6. le poulpe permalink
    septembre 14, 2010 11:12  

    Vive la marcassite qui fait de bien jolis petits portés fièrement par les Parisiennes !

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